Episode 28 : Prête-moi ta plume

Transcript:

Chères auditrices, chers auditeurs, ce mois-ci honneur à trois femmes de lettres francophones !

Notre première autrice est québécoise et s’appelle Martine Latulippe. Elle est connue pour ses livres à destination de la jeunesse mais aussi pour adultes. Voici un extrait de « réveil », une de ses formidables nouvelles publiées en 2013 et réunies dans le recueil « les faits divers n’existent pas ». Une rencontre dans un café de Québec…

Sous les paupières closes, la scène de la veille rejoue lentement. Ce petit café de la Basse-Ville, la discussion avec les copains et copines, le léger ennui qui s’installe en elle. Elle soupire sur la routine, la monotonie. Ses yeux dérivent, elle promène distraitement son regard dans la salle en acquiesçant distraitement au copain qui lui parle d’elle ne sait trop quoi. Soudain, le regard ne fait plus qu’effleurer la pièce. Pris au piège, intercepté, il s’arrête. Ses yeux ont rencontré ceux d’un garçon assis quelques tables plus loin. Un homme assez jeune, la trentaine à peine, aux cheveux mi-longs, aux yeux sombres, qui lève doucement son verre dans sa direction, portant un toast muet avec elle, buvant une gorgée, lui adressant un clin d’œil. Soudain, les notes de jazz semblent venir de loin, de très loin. L’obscurité du petit café ne la dérange plus; elle la sert, même, est utile pour camoufler le rouge qui n’a pas manqué de lui monter aux joues, au front. Les diverses discussions ne la concernent pas, ne l’atteignent plus. Elle sourit légèrement, séduite déjà. Elle lève aussi son verre, prend une gorgée, n’arrive pas à détacher ses yeux du garçon en question. La soirée s’éternise. Autour d’elle, les silences deviennent de plus en plus longs et on parle de partir. Elle est toujours rivée (focused) à ses yeux, son attention revenant vers les copains l’espace de quelques secondes pour sauver la mise pendant que son esprit travaille avec acharnement. Comment l’aborder ? Viendra-t-il lui parler ? Et s’il était trop timide? Il semble à la fois si inaccessible et si attirant...Surtout, garder le mystère. Ne pas se livrer tout entière. L’intriguer. Mais doit-elle se diriger vers lui ? Avec les minutes s’envolent les questions. Il est si tard déjà...Tout autour, on finit la bière depuis longtemps tiède, on s’embrasse avant d’aller dormir. Les copains vont rentrer. Elle se lève aussi, fait la bise en automate, riant doucement, oui, oui, on s’appelle. Bonne nuit et à demain. Elle hésite gauchement (awkwardly), se réprimande intérieurement. Quoi ? Qu’un homme lève son verre vers elle dans un café bondé et la voilà qui s’imagine tout de suite pouvoir le séduire ? Ciel! Quelle confiance en soi! Et qu’aurait-elle pour charmer ce garçon? Juste au moment où elle réussit à se convaincre qu’elle n’a absolument rien pour ce faire, voilà qu’il se lève, s’approche, sourit, et Dieu qu’il est beau, qu’il lui plaît! D’un geste timide, à moins que ce ne soit machinal, il repousse ses cheveux derrière ses oreilles, penche un peu la tête pour être à sa hauteur, pour chuchoter tout près d’elle. Il demande doucement si elle a sommeil. Non, non, vraiment, on ne peut pas dire qu’elle s’endorme. Sa voix tremble un peu. Il sourit. L’invite à sortir, à arpenter la ville. Et elle le suit, marche avec lui dans la nuit, dans le noir qui a recouvert depuis longtemps les rues de Québec…

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A présent direction la Suisse ! Odile Cornuz est née en 1979 dans le canton de Vaud. Depuis qu’elle a gagné le prix Jeunes auteurs en 1998, elle a fait du chemin. Ses pièces de théâtres et ses nouvelles sont appréciées internationalement. Voici quelques pages d’une de ses drôles d’histoires : « Dans sa tête ». L’histoire d’un type bizarre…

C’est l’histoire d’un monsieur qui a peur. Appelons-le Armand. Dans son lit il a peur de s’endormir – il ne sait ce qui pourrait se passer pendant la nuit. La lune sortirait-elle de son orbite que ça ne l’étonnerait pas. Des voisins se tromperaient-ils de porte qu’il s’en voudrait de n’avoir pas fermé à clé : il se lève, tourne un second tour, rouvre à deux fois, referme et se recouche. Les oiseaux se mettraient forcément à pépier (peep) trop tôt alors il ferme la fenêtre. Il a chaud. Armand repousse le duvet, ne se couvre que d’un drap. Son ventre gargouille. Il se rend à la cuisine, mange un biscuit, puis encore un et boit un peu d’eau. Quand il s’allonge il a froid aux pieds. Il extrait le duvet de sa housse et se couvre du tissu doublé par-dessus le drap. Sur le dos il n’arrive pas à s’endormir, alors il se recroqueville (cowers) sur la hanche. Il a peur de rêver. Le matin ne réserve pas à Armand un éveil facile. Il est soulagé d’avoir dormi et voudrait dormir encore. Il se retourne et peste contre les bruits de la maison, les enfants qui font clinquer (rattle) bols contre tasses et partent pour l’école, les portes qui claquent, enfin. Mais il faut quand même se lever. Armand s’habille sans regarder le temps qu’il fait et lorsqu’il sort il se dit zut il pleut, alors il rentre, change de chaussures et prend un parapluie et c’est celui avec les vaches blanches sur fond rouge, tant pis pour la honte. La plupart du temps Armand réfléchit trop mais lorsqu’il faudrait réfléchir il oublie. Il dit qu’il vit dans sa tête. Gageons que cette tête est construite comme un château médiéval, avec des douves (staves), un pont-levis (drawbridge), une place centrale – pavée de tout ce qu’on veut –, des oubliettes (oblivions), des tours crénelées, de grandes salles d’apparat et de besogneuses cuisines, des cheminées où l’on peut rôtir un bœuf, des chambres à coucher avec des lits trop grands et souvent froids. N’oublions pas le trône – et sur le trône : Armand. Armand est charmant – sans mauvais jeu de mots. Charmant c’est tout à fait lui : prévenant, disponible, souriant, courtois ; charmant quoi. Il oublie simplement de se charmer lui-même. Il s’oublie tellement qu’on ne sait plus qui charme. Espérons que c’est Armand. Mais Armand, est-ce celui qui se voit dans le miroir ou qui grille sur la broche? Ou les deux, ou aucun? Où est-il? Dans ses oubliettes ? Aurait-il oublié de se lever ce matin, de s’endormir hier soir, d’emporter son parapluie rouge? Ah non! Nous le voyons : il a pris le train. Dans le train Armand lit. Il lit des livres qui le distraient de lui-même et de ne pas savoir qui il est, à qui il ressemble, et s’il est assez charmant. Il se demande si les essieux (axles) ont été bien huilés, les wagons bien attachés, les aiguillages bien préparés, le conducteur bien formé, les horaires bien tenus. Il aime dire le mot bien et le penser. Quand Armand est amoureux il ouvre les bras et voudrait y contenir le monde. Il souhaite abriter dans son château la belle qui le fait frémir mais il semble que son visage ne s’y encadre point et que si elle l’émeut, la belle suscite aussi en lui quelques craintes. Il dit viens dans mon château, je t’offre le monde. Elle répond mais ton château c’est ta tête et ta tête ce n’est pas le monde. Il se sent désemparé et se réfugie dans une de ses tours crénelées. La belle, elle, va faire un tour en Allemagne. Quand elle revient, Armand annonce qu’il a mené à bien des travaux d’aménagement : dépendances diverses, ouvertures de fenêtres, passerelles, la bâtisse prend une allure baroque. Si elle le désire, elle pourra choisir les tentures (curtains), même en velours ; il ne regardera pas à la dépense. La belle se sent flattée et elle se dit que même si c’est un peu petit, cette tête est peut-être habitable pour deux. Elle choisit du velours rouge, évidemment. Quand il quitte son amoureuse pour une heure ou deux, Armand lui dit tu ne prendras pas froid. Elle ne répond pas parce que de toute façon elle vit dans cette tête où tout courant d’air est impossible…

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Nous passons la frontière pour retrouver la romancière Marie Ndiaye dont les œuvres ont été récompensées par de nombreux prix et en particulier, le prestigieux prix Femina (pour « Trois femmes puissantes »). Voici un extrait d’un de ses livres paru en 2016 et qui relate l’ascension hors du commun de « la Cheffe », une cuisinière installée à Bordeaux. La langue est belle et cet extrait nous donne l’eau à la bouche !

Voici comment elle travailla dans la maison des Landes, l’été de ses seize ans.

Elle commença par le beau, le splendide poulet de la ferme Joda dont elle dût sacrifier la chair tendre, pleine et jaune pour parvenir à ses fins qu’elle condamnerait par la suite comme je vous l’ai dit, mais elle n’en était pas encore là dans l’obscure petite cuisine ensablée et c’est dans la pure conscience d’agir comme il le fallait qu’elle hacha très finement toute la chair du poulet qu’elle avait préalablement découpée au plus près de la carcasse, elle passa au hachoir à viande cette chair onctueuse et dense dont la raison d’être réclamait pourtant qu’on la reçoive telle quelle en bouche, cuite avec simplicité et, surtout, dans son intégrité.

Elle mélangea à cette chair hachée cinq œufs, des herbes, de la mie de pain ramollie dans du lait, un peu de cumin et de la girofle, puis elle réalisa un prodige de dextérité en recomposant la forme exacte du somptueux poulet des Joda : elle sculpta le hachis autour des os, le moula (molded) sur la carcasse de telle sorte qu’on pût croire que le poulet n’avait pas été touché, elle le recouvrit ensuite de sa belle peau couleur de maïs afin que l’illusion fût parfaite et que, ce poulet monstrueusement reconstruit, rebâti d’agrégats qui ne valaient pas la matière d’origine, on pût croire qu’il sortait de la basse-cour (farmyard), dans une ivresse de faux-semblant (pretense) que la Cheffe devait ensuite rejeter jusqu’à l’entêtement mais qui, cet après-midi-là, lui apparaissait comme l’apogée de son art, comme l’affirmation magistrale de sa supériorité sur la cuisinière de Marmande qui n’avait jamais été capable, elle, de faire passer quoi que ce soit pour quelque chose d’autre.

Avec le surplus de farce, elle remplit l’intérieur de la carcasse et le poulet eut l’air encore plus dodu (plump), il semblait prêt à éclater sous l’excès de sa propre excellence. Elle le mit au four, largement arrosé de beurre fondu, elle l’entourerait une heure plus tard de petites pommes de terre, de tronçons de carottes, de navets, d’oignons rouges, de têtes d’ail entières…

Bon appétit !

Catherine - Prêt à Parler Team

Catherine

Après une enfance et une adolescence en Afrique, Catherine a étudié le théâtre et la littérature en France. Elle « est montée » à Paris et a été comédienne pendant 15 ans.

Aujourd’hui elle est professeur. Elle vit entre Paris et l’Andalousie.

Elle aime toujours jouer avec les mots et avec sa voix pour faire partager son amour du Français.

" Parler une langue c’est exprimer des goûts, des émotions, des opinions…et c’est aussi physique ! On doit s’entrainer comme un sportif ou comme un acteur 🙂 "

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